Depuis plusieurs années, le carnaval haïtien n’avait plus cette saveur de débordement populaire. Sous la fin du règne de Ariel Henry comme durant l’administration du Conseil Présidentiel de Transition, cette fête semblait retenue, prudente, presque timide face au poids de l’insécurité et aux incertitudes politiques. Les rues vibraient moins fort. Les foules hésitaient. La musique résonnait, mais sans cette marée humaine qui autrefois submergeait les villes.
Cette année pourtant, quelque chose a changé. Du Nord au Sud, de l’Ouest au Sud-Est, les carnavaliers ont repris possession de l’asphalte. À Jacmel, au Cap-Haïtien, aux Cayes, à Miragoâne, à Fort-Liberté, les rues ont retrouvé leurs couleurs. Les déguisements éclatants ont défié la grisaille, les tambours ont couvert les murmures de la peur, et les pas de danse ont balayé, le temps d’un dimanche gras, les angoisses accumulées.
C’est un pari audacieux, presque téméraire. Le règne de Alix Didier Fils-Aimé ne fait que commencer. L’insécurité demeure une réalité quotidienne. Pourtant, dès le premier jour gras, le dimanche 16 février 2026, la population n’a pas manqué le rendez-vous avec la fête. Aux Cayes, le groupe Mabouya Band a électrisé la ville : des milliers de corps en mouvement, des épaules qui se frôlent, des voix qui s’élèvent en chœur sous un ciel incandescent. La ville semblait respirer autrement, plus fort, plus librement.
À Miragoâne, un groupe de mascarade a défilé dans un tourbillon de costumes flamboyants. Masques sculptés, tissus chatoyants, gestes chorégraphiés, la tradition s’est exprimée dans toute sa théâtralité. À Fort-Liberté, pour lancer les trois jours gras de la deuxième édition du Carnaval régional du Nord-Est, le comité régional a misé sur des groupes déguisés, des bandes à pied et des DJ locaux. Les rues ont vibré au rythme des chorégraphies improvisées, des parades audacieuses et des prestations hautes en couleur. L’énergie était palpable, presque contagieuse.
Les médias, eux aussi, semblaient galvanisés. Jamais autant à l’affût, jamais aussi prompts à diffuser en direct ce qui se passait sur le terrain. Caméras braquées sur la foule, micros tendus vers les artistes, réseaux sociaux saturés d’images de danse et de liesse.
En amont, le gouvernement avait donné le ton. Dans un communiqué publié le 13 février 2026, le Ministère de la Culture et de la Communication (MCC) a salué l’engagement des collectivités territoriales et des acteurs culturels autour du thème officiel : « Haïti Devant ! Ayiti devan ! ». Le ministère a rappelé que le carnaval est l’une des expressions les plus accomplies de la créativité collective du peuple haïtien, à la fois fête sociale, populaire et artistique, moteur des industries culturelles et du dynamisme économique local.
Les exercices pré-carnavalesques, lancés le 18 janvier, avaient déjà montré une mobilisation soutenue. Le succès enregistré à Fort-Liberté et la tenue du Carnaval national à Jacmel le 8 février avaient confirmé que l’élan était réel. Le ministère a également précisé disposer d’une rubrique budgétaire dédiée au carnaval et avoir sollicité un renforcement de cette enveloppe face aux nombreuses demandes des villes.
Avec ce premier jour gras, le peuple n’a pas seulement célébré un carnaval. Il a envoyé un signal. Celui d’un pays qui, même fragilisé, refuse de se laisser confisquer sa joie. Celui d’une nation qui, au cœur des incertitudes, ose encore battre le tambour et occuper la rue. Pour quelques heures au moins, la musique a été plus forte que la peur.








