L’or blanc des rivières haïtiennes occupe une place particulière dans le dernier rapport du Groupe d’experts des Nations unies sur Haïti. Dans ce document de 94 pages, daté de septembre 2026 et présenté au Conseil de sécurité, les experts consacrent plusieurs pages au commerce illicite des civelles, ces jeunes anguilles très recherchées sur les marchés asiatiques. L’ancien sénateur du Nord et ancien candidat à la présidence Jean-Charles Moïse, y est présenté comme un baron de cette filière.
Aux pages 34 et 35, les experts décrivent le secteur comme « peu réglementé, opaque et marqué par la corruption », lit-on dans le document S/2026/714. Selon le rapport, le réseau attribué à M. Moïse exercerait une influence sur la chaîne d’approvisionnement des civelles, notamment sur la délivrance des permis d’exportation. Les experts évoquent également une influence présumée sur certains agents des douanes chargés du contrôle des exportations.
Des sources citées dans le rapport accusent par ailleurs le réseau du secrétaire général du parti Pitit Dessalines d’avoir exercé des pressions sur certains agents douaniers afin de faciliter une fraude fiscale présumée. « Ceux qui refusaient de coopérer étaient transférés », rapportent en substance les informations recueillies par les experts. Le document fait également état d’allégations de pots-de-vin et de représailles contre des fonctionnaires qui auraient refusé de se conformer à certaines demandes.
Un commerce qui dépasserait les frontières haïtiennes
Selon le rapport, le réseau attribué à Jean-Charles Moïse ne se limiterait pas au territoire haïtien. Les experts font état d’un circuit présumé de contrebande impliquant des acteurs haïtiens et dominicains pour acheminer clandestinement des civelles vers la République dominicaine. Des propriétaires dominicains d’embarcations privées auraient notamment participé à cette opération durant la saison de pêche 2024-2025.
Pour documenter ce circuit, les experts disent avoir interrogé plusieurs personnes, dont un ancien fournisseur de civelles de M. Moïse, un loueur d’embarcations et un commerçant établi en République dominicaine. Selon le rapport, leurs témoignages ont permis aux enquêteurs de mieux comprendre le fonctionnement du réseau présumé. Des fournisseurs haïtiens et des commerçants dominicains auraient également confirmé l’importance de ce circuit dans le commerce régional.
L’enquête s’est aussi intéressée à un incident survenu le 20 décembre 2024 à Fort-Liberté. Le Groupe d’experts affirme avoir recueilli des éléments selon lesquels le réseau attribué à l’opposant farouche au pouvoir aurait regroupé des civelles provenant de différents fournisseurs avant de les exporter sous une origine exclusivement haïtienne. « Le réseau criminel organisé » évoqué dans cette partie du rapport aurait ainsi mélangé des marchandises provenant de fournisseurs illicites de différentes régions avant leur exportation, lit-on dans le document.
Deux affaires de contrebande examinées
Les experts ont également examiné deux affaires de contrebande de civelles vivantes survenues entre octobre et décembre 2024. Des services douaniers d’un État membre ont signalé ces dossiers au Groupe en juin 2026, faisant état d’un même mode opératoire et d’au moins une personne commune. Dans les deux cas, les cargaisons auraient été transportées sans les documents d’exportation et les déclarations douanières requis.
Après leurs recherches en Haïti, les experts disent avoir établi un lien entre ces deux affaires et une série d’exportations réalisées durant la saison 2024-2025. Selon le rapport, ces opérations seraient liées au réseau attribué à Jean-Charles Moïse. Le document présente ces dossiers comme des exemples du fonctionnement d’un commerce qui échapperait en partie aux contrôles officiels.
Une filière difficile à encadrer
Le rapport ne se limite toutefois pas au rôle attribué à Jean-Charles Moïse. Les experts soulignent également les faiblesses du cadre réglementaire haïtien, alors que le pays n’est pas partie à la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES). Cette situation rendrait, selon eux, le commerce des civelles particulièrement vulnérable aux activités illégales.
Le Groupe d’experts relève aussi que l’absence de Parlement empêche actuellement les démarches nécessaires à l’adhésion ou à la ratification de cette convention. Le rapport décrit ainsi une filière où se croisent commerce, exportation, contrôle douanier et contrebande présumée. Les accusations visant Jean-Charles Moïse sont celles formulées ou rapportées par les experts de l’ONU et ne constituent pas, à ce stade, des faits définitivement établis par une juridiction.
Toutefois, à l’époque où le rapport a été établi, Pitit Desalin, le parti dirigé par Jean-Charles Moïse, était représenté au sein du Conseil présidentiel de transition (CPT) par le conseiller-président Emmanuel Vertilaire et détenait le portefeuille du ministère de l’Agriculture, des Ressources naturelles et du Développement rural (MARNDR). L’ingénieur-agronome Vernet Joseph, nommé à la tête du MARNDR le 13 juin 2024, a quitté ses fonctions le 3 mars 2026, lors d’un remaniement ministériel. Il a été remplacé à ce poste par Marcelin Aubourg.
La Rédaction








